Le yoga et le verre de vin

À l’heure où je m’engage pour trois ans dans la formation au yoga Iyengar®, il m’apparaît nécessaire d’interroger à nouveau la place que le yoga occupe aujourd’hui dans ma vie. Que signifie pratiquer une discipline issue d’un autre contexte culturel ? Comment je la fais mienne ? Que transforme-t-elle réellement ?

La vie — l’éducation, le travail, la famille, l’adversité — façonnent ce que nous sommes. Elle imprime en nous des habitudes, des croyances, des attachements. Après des années d’expériences accumulées, peut-on encore se transformer ? Existe-t-il un « bon profil » pour être professeure de yoga ?

Et, plus trivialement : dois-je renoncer au verre de bon vin de Bourgogne qui accompagne mes dîners entre amis ?

Ces questions peuvent sembler anecdotiques. Elles ne le sont pas. Elles révèlent les représentations qui gravitent autour du yoga.

Pourtant elles restent des questions auxquelles je ne suis pas certaine de pouvoir donner une réponse définitive.

Tentons néanmoins d’y apporter un peu de lumière, en décrivant quelques unes de ces représentations, certains concepts fondamentaux qui structurent la tradition du yoga, et les motivations auxquelles, aujourd’hui, seul l’enseignement du yoga Iyengar® semble répondre pour moi1.

Avec sa popularisation en Occident2, le yoga s’est chargé de significations multiples. Certains y cherchent un mieux-être physique, comme on fréquente une salle de sport ; d’autres un apaisement face au stress quotidien ; d’autres encore une voie de transformation intérieure.

Parmi les clichés que j’entends le plus souvent : « je ne suis pas souple pour faire du yoga ». À mon sens, cette idée va à l’encontre de ce que recouvre le yoga, une discipline qui relie le corps et l’esprit. Il est vrai que les médias montrent souvent des images de personnes exécutant des postures impressionnantes. Elles peuvent décourager d’emblée ou au contraire, encourager une recherche de performance.

Dans nos cours de yoga Iyengar®, mon mentor met régulièrement en garde les personnes les plus souples : la souplesse ne serait pas forcément le signe que la posture est correctement réalisée masquant alors un manque de précision. Tandis que paradoxalement, les personnes moins souples portent plus spontanément une attention plus grande aux consignes et au déroulé du mouvement.

Le chemin qui mène à la posture finale demande une attention très fine. Pour ma part, étant catégorisée parmi les personnes souples, il me faut parfois désapprendre pour réapprendre. Et aussi m’abstenir de me juger — que ce soit en bien ou en mal.

Un autre paradoxe apparaît lorsque l’on observe la place du yoga dans nos sociétés. Dans l’Inde traditionnelle, la pratique du yoga était majoritairement masculine. En Occident, elle s’est au contraire largement féminisée3.

Une activité physique qui n’est pas principalement axée sur la force est souvent considérée comme féminine. Cette perception s’applique volontiers au yoga, du moins aux asanas et certains lieux de pratique qui constituent l’essentiel de son image populaire. Dans la culture occidentale, être doux avec soi-même et avec les autres, ralentir, être attentif, faire preuve de grâce ou d’équanimité sont souvent perçus comme des qualités « féminines ».

Il suffit de parcourir les sites spécialisés pour constater à quel point l’offre autour du yoga est majoritairement adressée aux femmes. A l’évidence, elles sont des cibles idéales pour la consommation et le marketing.

Pourtant, rien de tout cela n’est réellement lié au yoga – ni à la question du genre.

Le yoga est d’abord une discipline spirituelle née en Inde. Les historiens4 situent les premières formes de pratiques yogiques entre 1500 et 500 avant notre ère, dans le contexte védique tardif et des mouvements ascétiques de l’Inde ancienne.

Sa diffusion en Occident commence à la fin du XIXème, notamment avec les conférences de Swami Vivekananda lors du Parlement des Religions de Chicago en 1893. Elle s’accélère dans les années 1960 – ce que la journaliste Marie Kock5 appelle « l’effet Beatles » contribuant à une visibilité mondiale et à la création de nombreux ashram, notamment à Rishikesh pour accueillir touristes, yogis et hippies du monde entier.

Ainsi le yoga que nous pratiquons aujourd’hui est à la fois héritier d’une tradition très ancienne et le résultat de transformations plus récentes.

Aujourd’hui les textes anciens qui structurent l’enseignement du yoga sont largement accessibles. Mais accessibles ne signifie pas immédiatement compréhensibles. Ils ont fait l’objet de traductions, d’interprétations, de commentaires selon les écoles. Entre leur élaboration — précédée d’une longue tradition orale — et notre époque, l’écart historique et culturel est immense.

Peut-on alors prétendre à une fidélité ? Ou toute pratique contemporaine du yoga est-elle nécessairement une réinterprétation vivante ?

Parmi ces textes anciens, une référence demeure centrale pour le Yoga Iyengar® : les Yoga Sūtra de Patañjali6, probablement compilés entre le IIème siècle avant notre ère le IVème siècle de notre ère. Ce traité fondateur rassemble des enseignements antérieurs et les organise en un ensemble d’enseignements, de pratiques, de principes et de commentaires.

Il propose notamment l’adoption d’un comportement éthique, l’intériorisation de certaines valeurs et une recherche de maîtrise de soi. Les Yoga Sūtra décrivent une pratique exigeante, parfois proche de l’ascèse, bien éloignée de l’image contemporaine du yoga comme simple activité de bien-être.

Ils présentent notamment l’Aṣṭāṅga Yoga, le yoga en huit membres : une voie qui articule éthique, discipline corporelle et cheminement méditatif7.

Les deux premiers membres — les Yama et les Niyama — constituent une base morale : Ahimsa (non-violence), Sathya (vérité, honnêteté), Asteya (non-possessivité), Bramacharya (modération, contentement), Aparigraha (la non-avidité, l’absence de cupidité, le refus de possessions inutiles).

Viennent ensuite Nyama, les pratiques corporelles et respiratoires : Āsana (postures), Prāṇāyāma (souffle), Pratyāhāra (retrait des sens). Enfin, les dimensions méditatives : Dhyana (méditation ou contemplation), Dhāraṇā (concentration).

Ces huit dimensions ne sont pas des étapes linéaires. Elles forment un ensemble cohérent, un mouvement du plus extérieur vers le plus intérieur. Leur ambition n’est pas seulement de renforcer le corps, mais de transformer la relation à soi, aux autres et au monde.

B. K. S. Iyengar, dans Lumière sur les Yoga Sūtra de Patañjali8, écrit à leur propos qu’ils « couvrent toutes les facettes de la vie et explorent chacune d’elles en profondeur… c’est-à-dire le chemin à parcourir. »

Ahimsa ou au-delà des apparences

Même si les principes décrits dans les Sūtras de Patañjali et commentés par B. K. S. Iyengar m’apparaissent empreints d’une grande sagesse, les conditions de leur mise en pratique me semblent constituer un vaste chantier dont l’horizon paraît inatteignable. En ce sens, cela rejoint peut-être l’adage : ce n’est pas le but qui compte, mais le chemin à parcourir.

Prenons le premier principe : Ahimsa, souvent traduit par « non-violence ».

Dans une lecture littérale, la non-violence concerne tout être vivant. Dès lors, entrer pleinement dans Ahimsa impliquerait de ne pas tuer — et donc, pour certains, d’adopter une alimentation végétarienne. De là naît un raccourci fréquent : pratiquer le yoga reviendrait nécessairement à devenir végétarien.

Cette idée s’est imposée dans certaines représentations contemporaines du yoga, au point de dessiner une figure implicite du professeur « vertueux ». Pourtant, si notre entourage compte de nombreux pratiquants engagés dans la voie du végétarisme, elle n’est pas érigée comme un dogme.

Mais la non-violence se réduit-elle à un régime alimentaire ?

Ahimsa n’implique-t-elle pas aussi une vigilance dans nos paroles, nos pensées, nos jugements, nos exigences envers nous-mêmes ?

Si le végétarisme peut être une conséquence cohérente d’un engagement profond dans Ahimsa, peut-on en faire une condition d’entrée dans le yoga ? La pratique n’est-elle pas d’abord un cheminement intérieur, progressif et singulier, plutôt qu’un ensemble d’obligations à satisfaire ?

Ainsi, la tension demeure entre principes philosophiques, interprétation culturelle et expérience personnelle. C’est peut-être dans ces espaces que se joue, concrètement, la pratique du yoga aujourd’hui.

Et le verre de vin dans tout cela ?

Peut-être que la question n’est pas tant celle de l’interdit que celle de la conscience. Est-ce un geste d’habitude, de compensation, de fuite — ou un moment de partage, de gratitude, de présence ?

La question de l’adaptation culturelle demeure9. Peut-on pratiquer une discipline née dans un autre monde sans la dénaturer ? Peut-être la fidélité ne réside-t-elle pas dans la reproduction stricte des formes extérieures, mais dans l’engagement sincère à en comprendre l’esprit (une fidélité vivante)

Le yoga Iyengar®, dans sa rigueur et sa précision, ne me semble pas exiger une identité idéale à revêtir. Il me propose plutôt un cadre exigeant dans lequel observer, ajuster, affiner. Moins une conformité à atteindre qu’une lucidité à cultiver.

Je ne sais pas encore ce que je transformerai au terme de ces trois années. Mais je pressens que le yoga ne m’invite pas d’abord à renoncer ; il m’invite à regarder. Et peut-être est-ce là que commence la véritable discipline.

Notes de bas de page

  1. Une part de mystère réside dans ce choix de recevoir l’enseignement Iyengar® mais je peux dire qu’il répond à ma sensibilité, que je suis admirative des effets psychocorporels qu’il induit et pour finir des questionnements qu’il provoque au-delà de la pratique des asanas. ↩︎
  2. cf. chap. introduction p.7, de James Mallinson & Mark Singleton : Les Racines du Yoga, édition Almora ↩︎
  3. La question du féminin et du masculin pourrait être à elle-seule un objet d’étude. ↩︎
  4. Nombreuses sont les références mais pour en citer quelques uns : Mark Singleton – Roots du Yoga, édition Almora ; Éric P. Meyer,Yoga l’encyclopédie , sous la direction d’Ysé Tardan Masquelier, p. 27 ; Marc-Alain Descamps, Histoire du Hatha yoga en France passé et présent, p.20 ↩︎
  5. Marie Kock, yoga, une histoire -monde, édition La Découverte. ↩︎
  6. Rédaction des Yoga Sūtra de Patañjali (200 av. J.-C. – 400 apr. J.-C.)
    Les spécialistes ne connaissent pas la date exacte de rédaction des Yoga Sūtras de Patanjali. La plupart des chercheurs situent la compilation entre le IIème siècle av. J.-C. et le IVème siècle après. J.-C. Le texte est probablement une compilation d’enseignements antérieurs, synthétisant:
    – pratiques ascétiques
    – philosophie Sāmkhya
    – traditions méditatives ↩︎
  7. Yama, Niyama, Asana, Pranayama, Pratyahara, Dharana, Dhyana, Samadhi. ↩︎
  8. B.K.S. Iyengar, Lumière sur les Yoga Sūtra de Patañjali, édition Buchet et Chastel. ↩︎
  9. Pour prolonger la réflexion : yogaflowwithremy.com/yoga-appropriation-culturelle ↩︎

Auteure : Yoko Nguyen

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