Inviter yama dans sa vie et sur son tapis

Cet article répond à un exercice proposé dans le cadre du mentorat1, qui consiste à réfléchir à l’application concrète de certains concepts philosophiques dans notre pratique personnelle.

Dans une logique « radicale » — au sens de revenir aux racines — j’ai choisi de centrer ma réflexion sur les yama, principes éthiques fondamentaux à la base du yoga.

Dans le Yoga Sutras (II.29), Patañjali définit huit disciplines, l’Ashtanga Yoga :

« Un code moral (yama), une règle de vie déterminée (niyama), la posture (asana), le contrôle du souffle (prāṇāyāma), l’intériorisation des sens vers leur source (pratyāhāra), la concentration (dhāraņā), la méditation (dhyāna) et la contemplation du Soi (samādhi) sont les huit membres du yoga. »2

Cette énumération n’est pas une simple liste : elle trace un chemin progressif menant d’une discipline extérieure à une transformation intérieure profonde. C’est pourquoi, « une telle progression ordonnée est essentielle. La démarche qui vise à guider le pratiquant vers une transformation – physique, physiologique, morale, mentale et spirituelle – doit se faire de manière ordonnée : »3

Yama, le premier membre, concerne notre relation aux autres et pose les bases éthiques indispensables à la pratique du yoga.

Patañjali précise dans le sutra II.31 «Les yama sont de grands, puissants et universels vœux, non limités par le lieu, le temps ou la classe.» B.K.S Iyengar ajoute :« Ils doivent être respectés par tous en toutes circonstances et en particulier par les élèves de yoga, quelles que soient leur origine ou leur situation.»4

C’est précisément le caractère apparemment immuable de ces principes qui m’inspire. À l’heure où la société de consommation, l’impératif de croissance et les logiques d’accumulation structurent nos imaginaires et nos formes d’organisation collective, ces repères éthiques ouvrent un espace de réflexion sur les valeurs qui orientent nos manières d’habiter le monde et de nous relier aux autres. Loin d’apparaître comme un ensemble de prescriptions figées ou anachroniques, ils peuvent être envisagés comme des ressources pour penser autrement les relations, l’attention portée au vivant.

Les cinq yama

1. Ahiṃsā (non-violence)

Ahiṃsā signifie ne pas nuire, que ce soit par l’action, la parole ou la pensée. Elle s’inscrit dans la lignée de cette règle fondamentale commune aux grandes traditions : « Traite les autres comme tu voudrais être traité ». Cette éthique de réciprocité embrasse tout le vivant et s’étend jusqu’à notre façon d’habiter la terre. Elle trace un chemin où chacun·e peut trouver sa place, dans le respect des différences, afin que nos diversités deviennent une richesse partagée. Ce principe m’habite et guide mes pas : il s’invite dans ma vie de femme, de citoyenne, de professionnelle, mais aussi dans mon cœur de maman5.

Sur le tapis, ahiṃsā nous offre la possibilité d’habiter notre corps, de travailler avec lui et non contre lui, en respectant ses limites et ses besoins. Personnellement, le yoga a transformé mon regard sur mon corps : il n’est plus ce corps désincarné et contraint par les normes sociales, mais un allié vivant, habité et précieux, avec qui je chemine chaque jour. 

Enfin, en tant qu’enseignant·e ou professionnel·le de santé, la non-violence se manifeste dans le regard que nous portons sur nos élèves ou nos patient·es. Elle suppose de ne pas se hisser en « sachant·e » tout-puissant·e, en évitant une posture infantilisante ou autoritaire. Cela me fait penser à cet échange entre un médecin et son interne, extrait du roman Le chœur des femmes6 ;

« Chaque fois que vous interrompez une patiente, vous l’empêchez de dire ce qui est essentiel pour elle. Chaque fois que vous remettez en question la véracité de ce qu’elle dit, vous la faites douter.
— Mais si elle dit quelque chose de faux ?
— D’abord, ce n’est pas “faux”, c’est ce qu’elle “ressent”. Son interprétation n’est peut-être pas conforme aux acquis de la science, mais elle lui permet d’appréhender la situation une manière intelligible, de ne pas se laisser gagner par la panique. Notre boulot, ça n’est pas de lui dire que ce qu’elle ressent est “vrai”, ou “faux”, mais de chercher pour son bénéfice, et avec son aide, “ce que ça signifie”. »

Nier ou minimiser le ressenti et la douleur d’un·e patient·e constitue une forme de violence. « Enseigner à partir du cœur, pas seulement à partir du cerveau7 », c’est transmettre bien plus qu’un savoir : c’est offrir une présence attentive. Cela n’est pas renoncer à la rigueur, ni aux connaissances, mais les habiter avec humanité. Le cerveau structure, explique, analyse ; le cœur, lui, écoute, ressent, relie. Enseigner avec le cœur, c’est reconnaître que transmettre est avant tout un acte relationnel, une rencontre entre deux humanités en chemin. 

2) Satya (honnêteté)

Satya désigne la vérité et l’intégrité dans chacun de nos actes. J’aborde ce principe à travers le prisme de l’honnêteté. Elle est la « qualité de celui qui est fidèle à ses obligations, à ses engagements, qui ne cherche pas à tromper ; qualité de ce qui est fait en respectant les engagements pris. »8

Cela me fait penser à l’homme qui partage ma vie, dont l’engagement écologique m’inspire profondément. Refusant de prendre l’avion pour réduire son empreinte carbone, il transforme chaque décision en un acte d’intégrité, fidèle à ses convictions et cohérent avec ses valeurs. C’est dans cette fidélité que se révèle l’essence de Satya, la graine qui nourrit chacune de ses actions.

Sur le tapis, Satya devient un souffle intérieur qui nous invite à nous contempler avec justesse : observer avec honnêteté notre corps, nos limites et nos besoins du jour. Ai‑je su écouter ses murmures et ajuster ma posture à ce qu’il réclame ? Il nous invite à honorer l’instant présent : qui suis‑je, ici et maintenant, sur mon tapis, dans ce souffle, dans ce corps ?

3) Asteya (le non-vol)

Asteya dépasse l’interdiction de prendre ce qui ne nous appartient pas : il nous invite à discerner ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas, guidé par la conscience et la responsabilité, plutôt que par la loi seule. Ainsi, un acte peut être illégal mais légitime, comme celui de se nourrir dans une situation de nécessité, tandis qu’un acte légal peut rester éthiquement contestable s’il contribue à l’accumulation ou à l’exploitation.

Dans un monde dominé par la consommation et l’accumulation, Asteya nous invite à honorer la terre et ses ressources.

Sur le tapis, il nous pousse à pratiquer sincèrement, sans convoiter la force, la souplesse ou le corps d’un autre.

4) Brahmacarya (maîtrise de soi)

Brahmacarya, dépasse largement la simple abstinence sexuelle. Traditionnellement, pour les moines, il s’agissait de consacrer toute leur énergie à la réalisation spirituelle.9 Pour ceux engagés dans la vie sociale et familiale10, il s’agit d’un usage conscient de l’énergie vitale (prana), cette force subtile qui soutient le souffle, la concentration et la clarté de l’action. Loin de se disperser dans les désirs et l’agitation, elle se tourne vers ce qui nourrit la pratique et l’équilibre.

 «Nos actions ne sont jamais neutres ; elles participent toujours à produire et reproduire le monde dans lequel nous vivons. »11

Brahmacarya nous invite à dévoiler l’invisible : nos habitudes automatiques, nos réactions impulsives, et les gestes que nous répétons sans les interroger. Chaque choix, chaque geste, chaque parole deviennent conscients. La bienveillance cesse d’être un idéal abstrait : elle se transforme en engagement réel, attentif à l’impact de nos actes sur le monde et sur ceux qui nous entourent.

Cette conscience prend aussi forme dans le corps. Sur le tapis, Brahmacarya nous invite à laisser le mouvement naître de la présence, du souffle et de l’attention, plutôt que de dépendre uniquement de l’activité physique. Comme le disait B.K.S. Iyengar, « L’action est un mouvement avec intelligence  »12. Brahmacarya nous enseigne à bouger avec conscience, à persévérer avec douceur et régularité.

5) Aparigraha (non-convoitise)

Aparigraha, consiste à se détacher du superflu et cultiver la liberté intérieure. Ce n’est pas une privation, mais un espace retrouvé : l’espace où l’on respire sans être prisonnier des biens matériels, où chaque choix de consommation devient un acte conscient, un geste de respect pour soi, pour les autres et pour la planète.

Cela me fait penser à Bernard Moitessier, le célèbre navigateur qui définit la solitude en mer comme une participation à l’univers tout entier. Ou encore à cette citation de Corinne Morel Darleux13 :

« Le phénomène d’émerveillement, ce moment où l’on se sent partie d’une ensemble plus grand, participe ainsi du vertige à entrevoir fugacement la nature intime du moi relié et non plus extériorisé. »

Se détacher du superflu, c’est apprendre à alléger notre vie de tout ce qui encombre notre esprit et notre cœur, pour revenir à l’essentiel : ce souffle qui nous habite, ce lien avec le monde, ces instants simples qui illuminent le quotidien. C’est dans ce retour à l’essentiel que naît la capacité de s’émerveiller : admirer la lumière d’une fin de journée, écouter le chant des oiseaux, apprécier l’odeur d’un café. Cultiver l’émerveillement14, c’est réveiller en nous une curiosité pure et joyeuse, un regard neuf sur ce qui nous entoure, une gratitude pour chaque souffle, chaque geste, chaque rencontre.

Sur le tapis cela me fait penser à cette phrase de Prashant S. Iyengar “Do, do, do and die”15. Cela rejoint la question de la pratique juste, de devenir la posture plutôt que de la « faire ».

Conclusion : habiter les yama

Ces principes relationnels ne restent pas abstraits. Ils se tissent dans les gestes du quotidien et trouvent aussi leur place dans la pratique des asanas. Ils rappellent que la pratique ne se réduit pas à un exercice du corps : elle ouvre un espace d’attention au souffle, aux sensations, et à la manière dont nous habitons le monde.  Comme Colette Poggi le décrit si bien16 :

« L’asana permet alors, sur un mode différent de la vie courante, de venir à la rencontre de soi-même, de découvrir, dans un temps suspendu, un autre possible de nous-mêmes. Cette expérience a le don de transformer le banal et le machinal, pour raviver en soi ‹ la sensation d’être vivant > , sans autre moyen qu’une présence attentive au corps, au souffle, à l’esprit . »

 Les yama ne sont pas des règles rigides ni une invitation à porter seul la responsabilité des déséquilibres du monde. Ils offrent plutôt des repères pour interroger nos relations — aux autres, au vivant, à nous-mêmes — et pour politiser17 nos choix ordinaires, non au sens partisan, mais comme une attention à l’impact de nos gestes et paroles. Ils ne promettent pas de transformer le monde, mais nous invitent à y prendre place avec présence et discernement, reconnaissant que, dans la simplicité de nos actes quotidiens, se joue déjà une manière de participer au monde.

Notes de bas de page

  1. Voir ici l’édito du numéro 1 de la revue si vous souhaitez comprendre ce qu’est le mentorat. ↩︎
  2. B.K.S Iyengar, 1993, Lumière sur les Yoga Sutras de Patañjali, édition française, Buchet/Chastel, 2003, page 162 ↩︎
  3. B.K.S Iyengar et Geeta S. Iyengar, 2019, Les bases de l’enseignement du Yoga Iyengar, Association française de Yoga Iyengar®, chapitre 3, page 27/136 ↩︎
  4. B.K.S Iyengar, Lumière sur les Yoga Sutras de Patañjali, page 165 ↩︎
  5. Par exemple, cela m’invite à interroger avec plus de conscience la question de l’adultisme. C’est une discrimination silencieuse qui érige l’âge adulte en norme et relègue l’enfance à l’arrière-plan. Comme le sexisme ou le racisme, il s’inscrit dans un rapport de pouvoir, dans ce cas, fondé sur l’âge.
    Remettre en question l’adultisme ne signifie pas abolir toute autorité, mais repenser l’autorité comme une responsabilité : accompagner, protéger et guider, tout en reconnaissant la dignité, la compétence évolutive et la capacité d’expression des plus jeunes. ↩︎
  6. Martin Winckler, 2020, Le chœur des femmes, Folio (Page 291) ↩︎
  7. B.K.S Iyengar et Geeta S. Iyengar, 2019, Les bases de l’enseignement du Yoga Iyengar, Association française de Yoga Iyengar®, chapitre 1, Recommandations aux enseignants, qualités requises pour enseigner le yoga, page 9/136 ↩︎
  8. Centre national de Ressource Textuelles et Lexicales :
    https://www.cnrtl.fr/definition/honn%C3%AAtet%C3%A9 ↩︎
  9. Les moines et renonçants de la tradition hindoue, appelés sannyāsin (renonçants), ainsi que des étudiants religieux vivant dans les āśrams. (cf. RENONCEMENT AU MONDE, hindouisme – Index – Encyclopédie Universalis) ↩︎
  10. Jean-Michel, mon mentor et professeur raconte que B.K.S Iyengar disait souvent : « I am a Layman » (littéralement : «je suis un profane ») pour signifier qu’il était un homme ancré dans une vie sociale et familiale. ↩︎
  11. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, trad. Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2005. ↩︎
  12. Citation complète : « L’action est un mouvement avec intelligence. Le monde est rempli de mouvements ; ce dont le monde a besoin, ce sont des mouvements plus conscients. » — B.K.S. Iyengar, Light on Life. ↩︎
  13. Une autrice militante écosocialiste et écrivaine à la plume engagée et lyrique. L’extrait est du livre Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce – Réflexions sur l’effondrement – 2019, édition Libertalia ↩︎
  14. Cela me fait penser au recueil La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe Delerm. Il se boit comme du petit lait et un hommage aux petits plaisirs anodins. ↩︎
  15. Se traduit par « Faire, faire, faire et mourir. » Source : Jean-Michel ↩︎
  16. Colette Poggi, 2022, Asana, Voyage au cœur des postures, édition Almora, page 37/315 ↩︎
  17. Le mot politique peut effrayer, car il évoque souvent le champ institutionnel ou partisan. Ici, il désigne toute action consciente qui participe à façonner notre environnement et nos relations : toute pratique humaine porte déjà une dimension politique. ↩︎

Auteure : Audrey Villaume

🄯 Copyleft
Le contenu de ce site est sous licence libre CC BY-SA 4.0

Table des matières