Citta, ou comment comprendre le fonctionnement du mental

Il y a plusieurs millénaires, les yogis cherchaient déjà à comprendre le fonctionnement de l’être humain, en particulier les mécanismes de son esprit et de la conscience humaine, afin de mettre en évidence ce qui était bon pour son équilibre et son éveil. 

Leur approche est très différente de l’approche occidentale, beaucoup plus récente, et leurs concepts peuvent parfois nous sembler éloignés voire incompréhensibles.

Pour autant, de grands principes universels se dégagent et nous permettent de comprendre comment nous agissons et réagissons, et surtout comment faire pour ne pas être pris dans le tourbillon de nos pensées et émotions, et simplement pouvoir rester debout quand la vie nous bouscule, vivre de manière harmonieuse à défaut de trouver l’éveil ultime.

Patanjali1 nous le dit tout de go dans l’aphorisme 1.2 des Yoga Sutras : Yoga cittavrtti nirodha, le yoga est la cessation des fluctuations du mental. Plus facile à dire qu’à faire, direz-vous. Pour commencer, qu’est-ce que le mental, citta ? Quelles sont ces fluctuations, vrttis ? Comment parvenir à les limiter, à les arrêter ?

Partons ainsi à la découverte de notre mental et de son « anatomie ».

« Yoga cittavrtti nirodha »,
Le yoga est la cessation des fluctuations du mental
Yoga Sutras de Patanjali, 1.22

Citta, le champ du mental

Selon le Sâmkhya Kârikâ3, au départ, il y a la conscience universelle, Purusha, dont nous sommes tous une étincelle.

Cette conscience universelle, ou intelligence cosmique, trouve sa contrepartie individuelle en nous sous la forme de Cit, notre conscience. C’est l’observateur en nous. Cit regarde le monde au travers de Citta, souvent traduit par notre « conscience », « mental » , ou encore « champ du mental ».

Citta nous permet de percevoir et d’intégrer toutes les informations que nous recevons au travers de nos organes de perception, de notre intellect, de nos organes d’action. Il est par nature instable et B.K.S. Iyengar, dans Yogamala Astadala Vol.24, le compare à « un poisson dans une eau constamment en mouvement » car il est en effet constamment soumis à des perturbations liées aux évènements extérieurs, à nos désirs, aversions, jalousies, peurs, doutes, à nos mémoires, au sommeil et à la rêverie, ou encore à notre ignorance. Citta est aussi souvent comparé à un singe ivre sautant dans tous les sens.

La pratique du yoga nous ramène dans notre corps et vers les couches plus internes pour nettoyer en profondeur notre mental, et tout notre être, afin de nous libérer des vagues de pensées qui génèrent souffrance et insatisfaction.

Citta est composé de 3 éléments :

  • Manas ou esprit.
  • Ahamkara souvent traduit par ego. C’est notre sens d’existence, le « je suis »
  • Buddhi l’intelligence.

Manas ou esprit

Manas est la partie la plus externe et la plus en contact avec l’extérieur de notre mental.

On peut le comparer à un ordinateur qui traite et stocke toutes les informations reçues sous forme de pensées, ressentis, expériences vécues provenant des organes des sens et des organes d’action. Il est très vif, toujours curieux et stimulé par tout ce qui est vu, entendu, pensé etc.

Toutes ces expériences sont catégorisées et mémorisées en fonction de ce qui est agréable et de ce qui ne l’est pas. L’esprit cherche à multiplier les expériences agréables et à éviter celles qui sont désagréables.

Cette sélection plaisir / douleur est liée à notre instinct de survie et ne peut se faire qu’avec l’aide de la mémoire, empreinte de tout ce que nous expérimentons. Cette manière de fonctionner crée, à force de répétitions, des schémas et conditionnements dont il est très difficile de se défaire et qui nous bloquent dans notre processus d’éveil.

Répétez souvent une chose agréable et une chose désagréable finira par se produire, nous dit B.K.S Iyengar.5

Ahamkara ou ego

Ahamkara est le sentiment de notre propre existence et d’individualité. L’ego, c’est « moi, je fais, moi, je dis ».

Ce sentiment est indispensable et inéluctable puisque nous sommes incarnés dans un corps fait de chair et d’os, bien séparé et différencié des autres êtres humains et éléments de l’univers.

Le corps est le véhicule de l’âme et notre ahamkara nous permet d’accéder à nos ressentis et expériences et de les identifier une fois transmis par Manas, qui les a collectés et stockés.

Tout ce qui est vécu, expérimenté, est repassé par le biais de l’ego. Le problème c’est qu’il s’y identifie. Il s’imagine être la source, cette étincelle de purusha en nous, l’âme, comme si le filament de l’ampoule, vecteur de l’électricité, s’imaginait être l’électricité elle-même.

Or, notre conscience individuelle est elle-même instable et constamment soumise au changement. Selon les moments, le contexte, nous nous sentons et nous percevons de manière très différente.

Penser que nous sommes tout ce que nous faisons, pensons, ressentons, est épuisant, tout comme ne rechercher que le plaisir. Cela est non seulement insatisfaisant, générateur de fortes souffrances, mais aussi illusoire.

En prenant du recul, nous pouvons nous détacher de nos désirs conscients et inconscients. Nous pouvons ne plus nous laisser emporter par le flux de nos pensées qui nous emmènent notamment vers la nostalgie et les choses du passé, ou vers des projections et les choses du futur, toutes choses qui n’existent plus ou pas encore, et finissent par nous faire souffrir.

Le corps, véhicule de l’âme, est le point de départ du yoga afin de trouver l’espace intérieur nécessaire pour prendre des décisions adéquates et vivre sa vie de manière plus apaisée, moins soumis au tourbillon des émotions/pensées.

Buddhi ou l’intelligence du discernement

Buddhi est la couche interne de notre mental, la partie qui peut faire des choix et prendre des décisions, contrairement à Manas, le mental. C’est le discernement.

Étant la couche la plus interne, elle se manifeste plus difficilement et la pratique permet de l’éveiller.

Manas et Ahamkara travaillent de concert dans un but de satisfaction immédiate ou à court terme.

Buddhi voit plus loin et fait des choix pour une amélioration de notre vie sur le long terme, ce qui sous-entend aussi notre capacité à ne pas fuir les difficultés sachant que l’on va vers du mieux. « Répétez souvent une chose désagréable et une chose agréable finira par se produire. »6

C’est un processus évolutif qui nécessite de la rigueur et de la discipline, tapas, afin de petit à petit maîtriser notre mental, Manas, pour obtenir ce que nous voulons vraiment dans la vie et pas seulement ce que nous voulons maintenant.

Buddhi est comme un miroir double face. Il peut tourner son regard vers l’intérieur tout comme il peut observer le monde extérieur. C’est un arrêt sur image le temps d’observer, de discerner, faire un choix et agir en fonction.

Buddhi est réfléchi. La notion de temps est primordiale. S’arrêter pour observer, c’est se donner la possibilité de ne pas être emporté, absorbé, par le mouvement continu de nos pensées et actes impulsifs, réactifs.

Ainsi, Buddhi est toujours là, à la croisée des chemins. Un choix impliquant différentes options, certaines plus faciles que d’autres, la volonté, l’honnêteté envers soi-même sont les qualités de Buddhi nécessaires pour faire les choix les plus adéquats et ne pas prendre des décisions qui au final nous causeraient du tort.

Buddhi nous permet d’agir plutôt que de réagir.

Une fois le choix effectué, il est transmis à Ahamkara qui le transmet à Manas qui, à son tour envoie l’information aux organes d’action afin que l’action soit effectuée.

Cittavrtti, les fluctuations du mental

« Les vrttis sont des ondes de pensées qui font partie du cerveau, du mental et de la conscience, comme les vagues font partie de la mer. »
B.K.S. Iyengar7

La tendance de Citta à s’identifier à ce qui est vécu fait que nous oublions notre conscience pure et la lumière de notre âme. Tout ce qui est vécu (émotionnels, mémorisés et ancrés, nos ressentis et pensées) donne une couleur particulière à Citta et crée une instabilité permanente et des états mentaux différents.

Notre mental, Citta, peut connaître l’apathie ou la torpeur, être perturbé, fluctuant ou encore focalisé, différents états qui impactent tout notre être, l’ambiance intérieure et notre comportement.

Patanjali nous indique qu’il existe 5 types de fluctuations ou modifications du mental, vrttis, qui vont être plus ou moins importantes en fonction de l’état de notre mental.

Ces fluctuations peuvent être conscientes ou non, générer de la souffrance ou être agréables, souffrance et plaisir étant toujours mêlés mais pas forcément perçus.

Il s’agit de :

  • La perception juste basée sur des faits, réelle et évidente, vérifiée.
  • La perception erronée ou fausses idées ; prendre une chose pour une autre
  • L’imagination ou rêverie, éloignée des faits réels
  • Le sommeil où toutes les pensées et les ressentis disparaissent mais sans qu’on en ait conscience
  • La mémoire, empreinte des expériences passées.

Ces perceptions génèrent des pensées. Les pensées sont des vibrations mentales. Dans l’absolu, elles peuvent être un processus libre ou bien dénuées de sens, ou encore une forme d’interférence du passé.

En réalité, l’empreinte laissée dans notre mental par les expériences passées et par les ressentis qui y sont associés est tellement forte qu’elle nous conditionne à répéter le même type d’actions pour retrouver le plaisir ou éviter la souffrance initialement vécus. Car tout ce qui est vécu est analysé en fonction de ce qui a déjà été expérimenté. Nos réactions sont ainsi pré-conditionnées et susceptibles d’être complètement en décalage avec la réalité.

Les conséquences sont le manque de sagesse, l’égoïsme, l’attachement aux désirs, l’aversion ou frustration, la peur de la mort.

La pratique du yoga nous aide à identifier nos différents types de pensées et de schémas de fonctionnement afin de les reconnaître et d’être en mesure de les modifier.

C’est un véritable entraînement et une re-programmation mentale afin d’éliminer les mauvais schémas et d’en construire de nouveau.

En cultivant Buddhi, le discernement, en agissant dans le présent les actions deviennent libres des habitudes passées, sans désir de récompense, sans réactions.

Cittavrtti nirodah, l’arrêt des fluctuations du mental

« Abhyasa est l’effort en vue de refréner les modifications du mental […] La conscience doit faire acte de présence […] elle doit se recueillir, se rassembler, pour focaliser en un point les rayons divergents de son être […] Cependant, le moi refuse obstinément ce resserrement, car il désire toujours se divertir et se diluer dans la multiplicité […] il est nécessaire de forger sa force intérieure par une tentative persévérante, soutenue, inlassable. »
Les Yoga Sutra de Patanjali à la lumière des premiers commentateurs indiens8

Le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental, état qui nous permet de nous réaliser et d’accéder aux plus hauts sommets spirituels.

Comment parvenir à limiter ces fluctuations, à maîtriser notre mental pour qu’il soit stable et apaisé et laisse apparaître notre lumière intérieure ?

Différents moyens sont à notre disposition :

  • Abhyasa, la pratique
  • Vairagya, le détachement
  • Isvari Pranidhana, la méditation profonde sur ce qui est plus grand que soi
  • Pranayama, le contrôle du souffle

Abhyasa, la pratique

Il s’agit de la pratique régulière et maintenue du yoga. Cette pratique implique un effort soutenu, rigoureux et intense. La pratique attentive du yoga va permettre d’éveiller la conscience et de contrôler les fluctuations du mental.

Dans Lumière sur les Yogas Sutras de Patanjali, B.K.S. Iyengar parle « d’effort répété […] dans une communion parfaite du corps, du mental et de l’âme » qui « n’a rien de mécanique mais est plutôt une pratique religieuse et spirituelle. »

Vairagya, le détachement

La pratique doit être dénuée de tout attachement aux fruits de l’action, détachée des désirs.

Citta est constamment attiré par ce qui est vu et perçu, avec la tentation de s’y attacher. Il s’agit ici de cultiver l’équanimité. D’accueillir avec le même regard ce qui est agréable et ce qui ne l’est pas, d’y être indifférent. Il s’agit de contrôler les organes des sens et d’action afin de ne pas être pris au piège des plaisirs de la vie. Pratiquer et vivre sans attente et sans susciter d’attentes.

Dans l’absence de désirs et de tout attachement aux objets perçus, la conscience se déploie et peut rayonner. C’est un retour à la Source.

Abhyasa et Vairagya vont de pair et doivent s’équilibrer. Abhyasa correspond au chemin d’évolution et Vairagya au chemin d’involution.

La pratique d’Abhyasa et de Vairagya permet une transformation du mental. Ce qui est inconscient remonte à la surface et peut à son tour être nettoyé par la pratique.

Isvara Pranidhana, l’abandon à plus grand que soi

L’abandon à plus grand que soi, c’est le renoncement à l’ego. C’est ne plus s’identifier à ce que l’on fait, aux plaisirs et aux peines, se détacher du monde pour se consacrer à plus grand que soi. C’est se connecter à la Source par le biais de la méditation et particulièrement, la répétition du mantra AUM qui est le symbole du son primordial de l’univers.

Cette méditation implique une concentration intense, de ne pas s’attacher aux résultats de l’action et une compréhension profonde et sincère de son sens.

Pranayama, le contrôle du souffle

Citta est stimulé par deux grandes forces que sont prana, le souffle cosmique, et vasana, les désirs.

Si Citta suit les désirs, le souffle est immédiatement perturbé. Il devient irrégulier, plus court, saccadé. S’il s’accorde au souffle cosmique, la respiration est tranquille, apaisée.

« Comme les feuilles d’un arbre bougent dans le vent, votre esprit bouge avec votre souffle. »
L’Arbre du Yoga, B.K.S. Iyengar

Le pranayama comporte toutes les techniques de régulation du souffle permettant la libre circulation du prana dans le corps. Si le prana ne circule pas correctement, notre esprit devient errant et perturbé. Si le prana circule de manière fluide, notre esprit devient plus clair.

L’attention au souffle a la faculté de nous ramener de manière quasi immédiate dans l’instant et de nous détacher de nos pensées, laissant les oscillations du mental se calmer. Attentif au souffle, le regard est tourné vers l’intérieur et non plus stimulé par l’extérieur. La conscience s’intériorise et le Soi se révèle.

« Lorsque l’intelligence atteint l’état exalté, alors le contenu mental (citta) turbulent est réduit au silence »
B.K.S. Iyengar9

Diminuer voire stopper les fluctuations de notre mental, c’est faire la paix avec soi-même et le monde.

Notre comportement, nos actes et décisions dépendent de nos pensées.

Il suffit de se concentrer quelques minutes sur la respiration pour s’apercevoir que c’est très difficile et surtout que nous sommes tout le temps happé par une, des pensées, la plupart du temps sans lien avec ce que nous vivons réellement. Cela veut dire que nous sommes absents à nous-mêmes la plupart du temps, absents à notre vie. Que la plupart de nos décisions ne sont pas pleinement réfléchies mais impulsives et en réaction à une situation.

Le yoga nous incite à développer notre conscience et notre intelligence afin de VOIR, de CHOISIR, puis d’AGIR.

C’est loin d’être facile et cela demande un effort constant et de tous les instants. La récompense, selon la philosophie indienne, en est la santé, le contrôle de sa vie, ainsi qu’un bien-être et une tranquillité intérieure profonds.

Plutôt que l’obscurité, le yoga est le choix d’un chemin vers la lumière.

Notes de bas de page

  1. Patanjali est réputé être le premier codificateur du yoga, qui existait déjà sous différentes formes. Son ouvrage, les Yogas Sutras est un texte majeur, écrit entre 300 avant J.C. et 500 après J. C. qui explicite en 195 aphorismes, sutras, les fondements du raja yoga, le yoga intégral, appelé aussi astanga yoga, yoga à huit membres.. Les 4 chapitres, Padas, exposent le yoga darsana, la philosophie du yoga. On ne sait pas si Patanjali a vraiment existé ou s’il représente seulement une des six écoles de pensées, Samkhya.darsana. ↩︎
  2. Lumière sur les Yoga Sutra de Patanjali, B.K.S. Iyengar, Paris, Buchet Chastel, 1993, p. 71 ↩︎
  3. Sâmkhya Kârikâ, est un des plus ancien systèmes philosophiques hindous. Antérieur au Yoga Sutra de Patanjali, il définit Purusha comme la conscience et Prakriti comme la matière. ↩︎
  4. Yogamala Astadala Vol. 2, B.K.S. Iyengar, Edition de l’Association Française de Yoga Iyengar, décembre 2019, p. 69 ↩︎
  5. La Voie de la Paix Intérieure, B.K.S. Iyengar, 2005, traduction française, InterEditions-Dunod 2007, p161 ↩︎
  6. La Voie de la Paix Intérieure, B.K.S. Iyengar, 2005, traduction française, InterEditions-Dunod 2007, p161 ↩︎
  7. Lumière sur les Yoga Sutra de Patanjali, B.K.S. Iyengar, Paris, Buchet Chastel, 1993, p.32 ↩︎
  8. Les Yoga-Sutras de Patanjali à la lumière des premiers commentateurs indiens, Eric Sablé, Derry-Livres, 2008, p.24 ↩︎
  9. Yogamala Astadala Vol. 2, B.K.S. Iyengar, Edition de l’Association Française de Yoga Iyengar, décembre 2019, p.69 ↩︎

Auteure : Sabine Turchi

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