Table des matières
Introduction et contexte : la convention nationale
La convention nationale de Yoga Iyengar®1 est l’occasion chaque année de recevoir un invité spécial, et pendant trois jours2 de se laisser emporter dans son enseignement, découvrir son univers singulier, ses repères, ses points d’intérêt autour de ce qui nous rassemble : le yoga.
En novembre 2025, Birjoo Mehta était l’invité d’honneur de la 30e convention à Arles. Un nom à la hauteur du personnage qui nous a été donné de rencontrer3 : déroutant !
Ses propositions, dont l’une d’elles est l’objet de cet article (et de toute une série qui suivront) peuvent en effet paraître éloignées de notre référentiel bio-mécanique habituel, en nous emmenant vers une exploration plus « méditative », tournée vers les effets psychiques de la pratique physique. Il nous a fallu adopter un regard sur le monde qui n’est pas le nôtre habituellement : celui de la philosophie et de la physiologie ésotériques telles qu’interprétées par Birjoo. Le terme ésotérique sous-entend4 qu’elles seraient « obscures » pour ceux de l’« extérieur », des « non-initiés », des « non adeptes ». Mais tout ce qu’on est amené à rencontrer n’est-il pas, à priori, obscur et pétri de préjugés ? Tout comme le « curling », les « six opérations de Grothendieck », « les déterminants génétiques de la latéralité du flamand rose », ou « les débats métaphysiques sur les problèmes ontologiques du critère de l’être », ou plus fréquent encore « l’autre que soi » : tout peut nous sembler, de prime abord, étranger, effrayant.
Nous souhaitons ici exprimer une suggestion pour un lecteur non averti, qui débute dans la pratique du yoga ou qui bute sur certains concepts. Il s’agirait d’adopter, temporairement, une attitude compréhensive. À savoir qu’on ne vous demande pas d’avoir une foi qui n’est pas la vôtre, d’adhérer profondément à des idées auxquelles vous ne croyez pas. Ce n’est pas non plus une étape obligatoire à la poursuite de votre propre voyage yogi. Mais, peut-être qu’avec un peu de curiosité, et en laissant sa chance à une proposition, aussi surprenante que l’orchestration d’une pratique par les éléments5, l’expérimentation du calme des voyages extra-corporels, ou encore l’exploration de la sensation du silence en soi, vous pourrez vous laisser surprendre par son intérêt dans votre pratique des asanas. Soyez libre de ne pas vous y intéresser, ou d’adhérer au pied de la lettre à l’essentialité du paradigme des éléments, ou encore d’emprunter ces concepts de manière utilitaire ou pragmatique pour y trouver des leviers dans votre pratique, ou comme nous, de lire ces propositions comme de belles images et métaphores6, rendant la pratique de yoga dans notre apprentissage inhabituelle, étrange, curieuse… autrement dit, stimulante et intéressante.
Avant-propos et prérequis
Notons que cette exploration est destinée à un public non-débutant, qui connaît les ajustements physiques requis dans les postures expérimentées.
L’exploration de l’élément éther ou espace que nous allons étudier est l’aboutissement d’un processus singulier pour faire l’expérience du yoga, et précisément d’un yoga sans effort.
La convocation de cet élément permet d’établir un état de méditation (Dhyāna) qui requiert l’installation préalable d’une certaine concentration (Dharaṇa)7.
Pour comprendre et entamer ce chemin vers une pratique sans effort, Birjoo part de ce constat que plus l’effort est soutenu, plus la respiration est intense. Pour faire l’expérience d’une pratique sans effort8, le souffle ne doit plus être ressenti. Nous développerons ce postulat dans la partie suivante.
Pour notre part, nous avons une lecture « constructiviste » des éléments. À savoir que nous ne les considérons pas comme des éléments qui ont une essence dans le monde. Dit autrement, le constructiviste s’intéresse à dessiner des « cartes », sans avoir besoin de faire exister le territoire9. Nous pouvons imaginer les éléments – car nous accordons un fort pouvoir effectif à l’imagination. C’est pourquoi nous aimons, personnellement mais aussi à visée pédagogique, la terminologie « convoquer » les éléments – qui ne préjuge pas pour l’auditoire de devoir avoir une quelconque foi en une « nature réelle » de l’élément. « Convoquer » peut être compris comme un acte symbolique, un acte de croyance10. Faites vivre ces éléments dans le monde, donnez-leur une existence, et vous pourrez bénéficier de leurs attributs.
Pour comprendre ce qui suit, il faut donc comprendre les différents attributs des éléments sur lesquels nous ne reviendrons pas exhaustivement.
L’élément espace n’est accessible qu’après plusieurs étapes où sont convoqués successivement les quatre autres éléments : terre → eau → feu → air. Il implique que la conscience s’extirpe du corps : cela s’appelle Videha, littéralement incorporel.
Arrêtons-nous d’abord sur la distinction entre l’élément air (vāyu tattva) et l’élément éther (ākāśa tattva), et le passage de l’un à l’autre.
« L’élément air représente une liberté de mouvement total »11. C’est pourquoi cet élément est convoqué pour y placer sa conscience et pouvoir ensuite s’engager dans le voyage extra-corporel. Par « mouvement total », nous comprenons une totalité délimitée au sein d’un contenant : l’air est expansif et va remplir tout l’espace disponible. Dans un sachet en plastique fermé (le contenant), l’air (le contenu) va s’expanser au maximum de son potentiel, jusqu’à rencontrer la frontière plastique qui le contraint. L’air possède une capacité pneumatique, une résistance. Si vous pressez le sachet plastique, vous rencontrez une résistance. Le contenant du souffle, c’est notre corps.
L’éther, lui, peut remplir n’importe quel espace, au-delà du contenant, et ne possède aucune consistance. Il est non-tangible. Contrairement à l’air, à son contact il n’y a aucune sensation (rien qui ne puisse ressembler à la sensation du toucher, par exemple). Il n’y a que la « sensation » d’être présent. Certains parlent de son, ou plus précisément de résonance du silence.
Une autre métaphore qui aide à la distinction de ces deux éléments est celle de la lumière : avec l’élément air, la lumière est telle un rayon au sein d’un tuyau très fin, elle est comme un faisceau. Lors du passage dans l’élément éther, le tuyau disparaît : La lumière se diffuse alors dans toutes les directions.
Schéma synthétique

Étape 1 : vers Dharaṇa, la concentration.
De la respiration au souffle : rencontrer les éléments
(1) Prenez contact avec le souffle dans la poitrine : le souffle vient « cogner » contre, comme s’il était perpendiculaire au buste. C’est l’élément terre qui est ici convoqué.
(2) Respirez dans toute la largeur du tronc en suivant les mouvements d’inspiration (vers le haut du tronc) et d’expiration (vers le bas du tronc).
Touchez les flancs si nécessaire avec vos mains, et invoquez l’élément eau qui vient fluidifier le mouvement vertical du souffle, de haut en bas (des clavicules au bassin), puis dans le sens inverse.
Placez la conscience dans ce mouvement fluide : il s’agit de la conscience grossière.
(3) Passez par-dessus la « barrière de l’élément feu » (au niveau de l’abdomen, zone de Śamana Vāyu qui métaphoriquement va évaporer l’eau) avec une forte et brève expiration.
Affinez la respiration, le souffle, en la contenant vers l’arrière, le long de la colonne vertébrale.
(4) Raréfier la respiration qui devient alors souffle.
Imaginez un petit tuyau le long de la colonne vertébrale qui s’étend de l’occiput à la base du périnée.
En regardant le souffle, celui-ci devient le véhicule de la conscience (le passager).
Affinez le souffle subtil qui navigue verticalement sans obstacle, sans frottement, sans résistance : ce sont les attributs de l’élément air.
Les yeux reculent d’eux-mêmes dans leurs orbites. Le regard est pacifié.
Continuez des allers-retours sur cette seule ligne postérieure extrêmement fine. Plus le tuyau est étroit, plus il sera aisé de s’extraire pour aller vers l’espace.
Étape 2: Vers Dhyāna, la méditation.
Déplacer l’objet, de la conscience du souffle à un objet extérieur : l’espace (éther)
(5 – exercice 1)
Arrivé au périnée, le véhicule (souffle) s’arrête : faites descendre le passager (la conscience) du véhicule. Laissez le passager-conscience poursuivre son chemin : prolongez le mouvement de l’expiration, même s’il n’y a plus d’air qui circule.
Le souffle s’arrête.
A ce stade, la conscience, stable, s’expand. La respiration n’est plus nécessaire. Lorsque la respiration est silencieuse, la conscience devient silencieuse : c’est l’état de méditation Dhyāna.
L’arrêt prolongé de la respiration n’est pour autant pas possible : Birjoo recommande donc de naviguer entre l’élément air et l’élément éther. Vous ne devez jamais vous trouvez dans un état d’urgence, en apnée trop longue. Quand il le faut, laissez la conscience revenir dans son véhicule (le souffle dans le corps) : reprenez là où votre véhicule s’est arrêté. Faites le nécessaire pour ne pas à avoir à reprendre une respiration grossière : ré-installez la respiration fine le long du tuyau (élément air).
Il y a donc des allers-retours entre Dharana en respiration dans l’élément air, et Dhyāna en rétention/suspension dans l’élément espace.
Exemples de postures travaillées en convention :
Svastikasana – Tadasana – Vriksana – Utthita Trikonasana – Virabhadrasana 2 – Utthita Parsvakonasana – Virabhadrasana 1 – Ardha Chandrasana – Virabhadrasana 3 – Prasarita Padottanasana.
Dans toutes ces postures, il est possible de :
- soit s’installer dans la posture et d’entamer le processus vers l’élément espace ;
- soit de s’installer dans une posture intermédiaire, puis d’aller vers l’élément espace tout en allant dans la posture (Exemple : pour Ardha Chandrasana, allez en Trikonasana et convoquer les éléments puis, une fois dans l’espace, allez dans Ardha Chandrasana.)
(6 – exercice 2)
Rentrez dans une posture. Placez votre conscience dans l’espace entre des membres. Remplissez cet espace. Donnez-lui un attribut : colorez le.
A ce stade, la conscience est entièrement décorrélée de la respiration. Dhyāna peut être tenu. L’esprit est calme. En réponse, le corps est calme, et s’ajuste seul à la forme colorée.
Tenez la posture tant que vous êtes absorbé.
Le remplissage de l’espace permet de créer des zones, de dessiner des formes à l’extérieur, comme un moule.

La forme va avoir une action sur le corps qui va en retour s’ajuster. Le corps va s’adapter aux formes, se mouler autour des formes dessinées.

Exemples de postures travaillées en convention :
Tadasana ou Adho Mukha Svanasana : remplir l’espace entre les jambes.
Ustrasana : remplir l’espace encerclé par l’arrière des jambes, du tronc et des bras.
Prasarita Padottanasana : remplir espace entre buste et jambes
Parsvottanasana : remplir espace jambes / buste, le long des côtés du tronc, l’espace entre les jambes.
Parivritta Trikonasana : remplir l’espace entre bras / jambes ; entre jambes / tronc
Virasana, bras levés : remplir nuque / bras
Supta Padangustasana : remplir l’espace devant la jambe levée
Sirsasana : remplir l’espace bras / avant bras ; entre les deux jambes ; bras / tête
Supta Baddha Konasana, bras croisés au-delà de la tête : remplir bras / tête ; entre jambes
Effets de Dhyāna
Dans un asana non méditatif, les actions sont effectuées avec la volonté pour mobiliser et placer les membres du corps dans telle ou telle position / alignement. Cette étape est nécessaire dans l’apprentissage d’une posture.
Les limites sont les suivantes :
- l’hyper focalisation de la conscience : demander à la jambe de se tendre amène la conscience dans la jambe (on a donc un excès d’intention à un endroit), et empêche toute conscience ailleurs ;
- efficacité à court terme seulement (fatigabilité) ;
- mise en jeu de son Égo : réussir ou échouer la posture ;
- très énergivore.
À l’inverse, l’utilisation de l’élément espace amenant à l’état Dhyāna permet à la conscience de dépasser les frontières corporelles, la sensation du corps disparaît, ainsi que le sentiment de son appartenance : l’Égo (Ahaṃkāra) est dissout – ce qu’on appelle l’absorption.
Sans Égo, sans volonté directe, le corps physique s’ajuste « tout seul » sans effort.
La posture devient « légère ».
Comme si une chose, ou quelqu’un de bienveillant faisait les choses à notre place.
Comme si la justesse de l’action (dharma) travaillait à notre place.
Dissoudre l’Égo permet de passer de la forme active (« je fais ») à la forme passive (« les jambes / les bras font… »). L’enjeu de la réussite ou l’échec est écarté.
Cela fonctionne de manière plus durable.
Il n’y a plus de sensations corporelles, de raideurs, de douleurs : la posture est moins fatigante.
La convocation de l’élément espace permet de créer un état sans souffle, sans pensée et sans action12.
La douleur est un bon cas de figure. La douleur attire à elle un excès de conscience. Amener la conscience ailleurs (ce qu’on nomme le lâcher prise, ou relâchement) – dans une partie forte, ou dans l’espace – atténuera ou fera disparaître la douleur13.
D’une manière plus générale, la proposition est d’amener la conscience en dehors du corps afin de ne plus le ressentir.
Le mot de la fin
Nous, car nous sommes à quatre mains sur le clavier, avons rencontré des difficultés à nous accorder à cet endroit. L’un de nous (moi !) souhaitait un article laissant au lecteur le mot de la fin. Un peu comme un tuto… sur le pliage des couvertures par exemple, qui se suffirait à lui-même : a-t-il besoin d’une conclusion ? Aussi parce qu’il est difficile de tirer des conclusions, même temporaires, sur une méthode que l’on découvre. Quant à l’autre (moi !), cette résolution à ne pas vouloir finir le laissait surtout sur sa propre f(a)in(m)… d’abord en contrariant l’envie d’habiter un peu singulièrement cet écrit en discutant de ce mouvement de retrait au monde et à soi que « j’ai » expérimenté. Ensuite en laissant une désagréable impression d’inachevé – reconnaître que certains concepts sont peu clairs ou définis, et d’autres à peine esquissés….
Et en effet, aussi bien pour le concept de concentration que celui de méditation, vous aurez du mal, ici en tout cas, à les voir clairement formulés.
Pour autant, nous en sommes maintenant convaincus : ils le sont. Par la méthode qui implique une pratique. Cette méthode implique une séquence technique ponctuée par différentes étapes qui dessinent un chemin et nous amène à un endroit particulier. Il s’agit alors d’expérimenter l’état d’être dans cet endroit particulier. Certes, nous n’avons pas affaire à une définition théorique et langagière à laquelle on pourrait s’attendre, mais dans cette méthode réside une manière singulière de faire l’expérience du monde et en cela constitue une forme de définition. À ceux qui restent sceptiques à une telle argumentation nous répondrons qu’à l’imprécision qu’ils pourraient avancer de la difficile mise en mots de sensations ou d’impressions, le langage peut lui aussi se révéler piégeux lorsqu’il masque les malentendus14.
Voici donc que s’achève ce voyage extra-corporel. En espérant que ces lignes vous permettront d’éveiller quelques envies de méditation (réflexion) sur le méditatif. Ou d’enrichir votre pratique ! Pour reprendre les mots de Birjoo : prenez ce que vous pouvez prendre, pour vous.
- Organisée par l’Association Française de Yoga Iyengar®. Chaque pratiquant peut adhérer à l’association et s’inscrire aux conventions en présentiel ou distanciel. ↩︎
- Six jours pour les professeurs. ↩︎
- Pour notre part, nous avons assisté à la convention en distanciel, projetée en direct au Centre de yoga Iyengar® de Strasbourg. ↩︎
- C’est même très littéral si on se réfère à son étymologie et sa définition du CNRTL. ↩︎
- Un article leur est dédié dans ce premier numéro. ↩︎
- Et nous accordons un fort pouvoir aux images et aux métaphores ! ↩︎
- Selon les Yoga Sutra de Patanjali (YS I.1) commentés par B.K.S Iyengar, le yoga serait l’arrêt des fluctuations de la conscience. Dans un certain sens, l’état méditatif pourrait être la définition même du yoga. ↩︎
- La pratique sans effort, ou l’effort sans effort (YS II.47 « la perfection dans l’asana est réalisée lorsqu’on pratique sans effort […] ») n’est pas un but en soi. Il s’agit d’une attitude préalable, d’un état propice à l’absorption, à savoir la dissolution de l’Égo, Ahaṃkāra. ↩︎
- Pour reprendre l’anecdote de Birjoo au sujet du peintre Magritte : ce dernier brouille les pistes de la carte et du territoire, il s’attaque au fondement de la croyance en un lien entre la représentation et sa réalité. Ce qui semble l’intéresser, ce sont les représentations des choses, non les choses elles-mêmes. C’est ainsi que nous prenons les cartes de Birjoo : des représentations, des cartes sans vraiment de territoires. ↩︎
- Et nous n’employons pas croyance dans un sens péjoratif. ↩︎
- Prashant S., Cittavijñāna des Yogāsana, p38 ↩︎
- Ce qui fait écho au YS II.47 (« la perfection dans l’asana est réalisée lorsqu’on le pratique sans effort et que l’être infini est atteint »). ↩︎
- Les préconisations standard sont toujours valables : ne forcez pas ! Si une douleur d’alerte survint, ou si la douleur augmente, sortez de la posture, ou faites un « pas en arrière » dans l’intensité. ↩︎
- Faites l’expérience de demander à vos interlocuteurs leur définition du mot émotion par exemple, et constatez que vous n’obtenez pas le même propos. Le langage est à l’image de celui qui le porte : singulier et d’une certaine manière incommensurable. ↩︎
Co-auteurs : Robin Birgé & Lucile Ziletti