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« Note d’attention » depuis les grecs
Ce texte est le premier d’une série à propos de la douleur. Il s’agit d’une version remaniée de travaux rédigés dans le cadre d’un travail d’étude lors de ma première année de formation en yoga Iyengar® sous la direction de mon mentor. Vous avez dit Mentor ? MMmm non : celui avec « m » minuscule, le mentor. Antonomase en effet de monsieur Mentor, le nom porté par le précepteur de Télémaque, fils d’Ulysse dans sa grande Odyssée de retour. Attention cependant, ne mélangeons pas tout ! Soyons clairs : monsieur Mentor nous vient de la mythologie grecque, et monsieur Kuhry1 mon mentor, lui, m’enseigne le yoga indien.

Mentor conseillant le jeune Télémaque dans l’Odyssée
Pablo E. Fabisch, Public domain, via Wikimedia Commons
Je ne sais pas de qui, de quand, ni même de comment le choix du terme qui nomme et qualifie la relation entre un maître yogi et son élève a été établi, mais je crois aimer ce choix du mentorat, renouvelant, actualisant, transposant la relation du guru à son disciple. Le guru, dans mon imaginaire d’apprenti yogi, c’est l’autorité absolue – la sagesse incarnée, le relais de puissantes transcendances. Le guru doit être écouté coûte que coûte ; le disciple, dévoué, accorde une confiance aveugle envers la personne qui va participer de son élévation spirituelle. On connaît les problèmes de cette relation de pouvoir, de se plier à toutes les exigences d’une personne dont on présupposerait une parole véritablement vraie – plus vraie, et cela sans aucun doute, que les autres qui ne prêcheraient, eux, qu’un ersatz de vérité.
Dans ma tête, il s’en passe des choses. À chaque évocation du terme « guru », mon esprit vagabond s’amuse à construire une image du guru. Je crée un filtre photographique, et toutes les personnes qui rentrent dans mon champ de vision portent une grande barbe blanche, d’épais sourcils, de longs cheveux, le regard profond et serein. Si bien que dans mon esprit, tout le monde ressemble avant tout à des dieux grecs. Ce petit vagabondage mental, on le verra plus tard, est le fruit de ce que la littérature yogique classique nomme manas. Que ça soit au sujet de la douleur, ou des guru indiens transformés en dieux grecs, mon travail consiste à faire un peu de rangement, à mettre un peu de discipline dans cette vie ! À commencer par me corriger quand je parle de « mon esprit vagabond », « manas », comme une chose en dehors de soi. Soyons honnêtes, dans mon cas, j’encourage manas à la farce. Certainement parce que j’y suis attaché, à cette hybridation de sens créatif. Il s’agit au moins de la contrôler un peu, de la monitorer. Tiens, en voilà une autre farce que je me fais à moi-même systématiquement à l’évocation du mentorat. Certainement par habitude (nous le verrons, si ce n’est tout, au moins beaucoup est toujours question d’habitude) de monitorer des outils informatiques, cette paronomie me fait glisser trop vite du mentorat au monitorat. Le moniteur surveille, encadre, contrôle. C’est la version froide, la version technique, le guru barbu en mode binaire 01000111 01010101 01010010 01010101.
Rien de cela ici. Mon mentor, il montre – même si l’étymologie ne le confirme pas, j’aime cette paronymie (encore une ! Ici triple2 pour maître/mentor/montre) qui me permet ce glissement sémantique. Que me montre-t-il ? Un chemin – et celui-là se pratique seul. Ce voyage, cette Odyssée – ou plutôt cette Iliade, car je ne sais pas s’il y a un chemin de retour à proprement parler –, même accompagnée et conseillée, ne peut être vécue que seul. Même si le mentoré peut se perdre et que son mentor (qui ne ment jamais !3) peut lui fournir une indispensable boussole, il n’y a que le mentoré qui pourra trouver le « bon », « son bon chemin », quitte à redéfinir la destination. Comme une mise en abyme de la douleur qui, nous le verrons, est paradoxalement à la fois subjective et partagée, le chemin et sa connaissance sont irréductibles à celui qui le pratique, et en même temps leurs tracés peuvent être envisagés sur des cartes (et donc lus, compris, partagés avec d’autres). Des itinéraires avec des obstacles : un passage à gué, un fort dénivelé, des zones inondables ou des champs de mines. Mes obstacles à moi sont nombreux, et les blessures, la douleur et leur appréhension font partie de ces cols enneigés qu’il faut franchir pied-nus, sur lesquels les dieux déchaînent leur tempête pour me tourmenter tout au long du voyage.
Ce petit avant-propos me semble nécessaire afin de recontextualiser l’exercice du mentorat en yoga Iyengar, et les craintes formulées à certains, de l’extérieur, quand est évoquée une relation du maître à son élève dans le monde du « yoga », du « bien-être » ou du « développement personnel ». Dans ces cas-là, il y a toujours une suspicion. Une défiance par rapport à ce qui pourrait s’apparenter à des rapports de domination. De manipulation de l’un sur l’autre. D’enrichissement personnel de l’un sur le dos d’autres. D’abus de confiance sur personne vulnérable et dépressive. On suspecte toujours un délire new age pour les paumés, les mangeurs de graines germées, les geeks du kéfir en sandale (barefoot4, svp), les illuminés de la Silicon Valley, ou tout simplement les très très cons… Pour ma part, je mange des graines5 et me lance dans le kéfir, mais ce n’est pas ici que je vous surprendrai le plus : je crois surtout que cette suspicion est… saine. Même, très très saine ! Mangeons bio6, mais méfions-nous des gurus auto-proclamés (et proclamés tout court – calmons-les tous). Méfions-nous des disciplines qui vous prescrivent des méthodes, une ou La méthode qui, à coup sûr, vous élèvera spirituellement, vous procurera sans aucun doute du succès, du bonheur et, surtout – car c’est dont il est question dans cet article – de la santé.
Méfions-nous surtout des avant-propos qui proclament avec transparence et lucidité, comme moi, que vraiment tout va bien, que mon guru à moi n’est pas vraiment un guru – ça n’est vraiment qu’aux autres que ça arrive. Pour notre santé ne soyons pas trop anti-sceptiques, et je remercie les nombreuses personnes qui me mettent en garde à ce sujet7.
Ceci étant, je n’ai entendu personne, lorsque j’étais en thèse de doctorat, s’offusquer de la relation maître-élève qui sous-tend la relation du doctorant à son directeur de thèse. Il y avait bien sûr des discussions en interne, mais du regard extérieur de ceux qui n’étaient pas à l’université, jamais il n’était question de rapports de domination. Quand il s’agit d’institution publique universitaire, il n’y a pas de suspicion aussi systématique. Pourtant, des abus de toutes sortes, je peux en témoigner. Personnellement, j’ai eu la chance (entendons-nous, une chance provoquée) d’avoir eu, cinq années durant, une totale liberté de penser, d’écrire, de construire la pensée – bref, d’emprunter mon propre chemin, mon propre voyage, bien que guidé par un directeur de manière bienveillante et dans la contrainte de l’exigence et de la discipline. On pourrait dire que mon premier mentor fut mon directeur de thèse, et respectivement que mon mentor est un peu mon 2e directeur. Et que l’analogie, voire le parallèle entre ce dernier et mon mentor de yoga, me semble adéquate – et désirable, comme relation éducative.
Et la douleur ? Rentrons dans « le vif » du sujet.
Quel était donc ce travail, ce chemin proposé pour cet exercice ? Exposer, par la mise en mot, en image ou en son, une expérience personnelle où nos lectures théoriques sont mises à l’épreuve de notre pratique, et inversement. La forme que j’ai choisie est celle qui me correspond le mieux, celle d’un carnet de recherche. La longueur de cet écrit pourrait donner à penser que la théorie prend le pas sur la pratique. Que le lecteur en soit assuré, il n’en est rien. La rédaction de ces lignes a été faite dans la douleur, parfois « bonne », parfois « mauvaise ». Cette simple différenciation (nous y reviendrons) me permet d’affirmer que c’est en tant qu’esprit incarné, ou que corps pensant, que ce travail a pris forme – que j’ai pu faire corps avec mon sujet.
Ce fut ma première sérieuse confrontation au « corpus » littéraire du système Iyengar, que j’ai apprécié rencontrer, avec un regard bien orienté, dans la perspective du thème de la douleur. À ce titre, il est important de ne pas y voir une exégèse globale des textes ou du paradigme Iyengar : je suis allé chercher ce que je voulais chercher pour éclairer mon sujet précis. J’ai, à ce titre, travaillé par omission et par réduction du sens – et ma méconnaissance de l’ensemble amène certainement des maladresses de compréhension que je serais ravi de discuter.
La douleur « physique », j’ai toujours vécu avec. J’ai commencé le yoga en 2018 non pas par gaieté de cœur (on pourrait même dire que je nourrissais une forte aversion, voire un dégoût de l’image que j’avais de cette discipline), mais comme de nombreux autres pratiquants en recherche de « thérapie », afin de pouvoir exercer une activité physique mise à mal par des années de pratiques intensives d’escalade (abandonnées avec tristesse) qui m’ont fait subir de très fortes lombalgies qui se sont révélées chroniques.
Je me méfie8 beaucoup du storytelling (Iyengar ou autres) qui met en avant le yoga comme solution miraculeuse qui guérirait toute maladie, de la petite lombalgie aux cancers de toutes sortes. Je reste très hermétique à cette rhétorique. Il est toujours bien de se rappeler ceci :
« En premier lieu, le yoga n’est pas du tout une science thérapeutique »9,
Si je ne perçois pas le yoga comme thérapeutique, il est indéniablement inclusif : tout le monde peut pratiquer le yoga Iyengar, de la petite lombalgie aux cancers de toutes sortes, et toute sa communauté semble pouvoir proposer une pratique adaptée à tous – je crois, sans aucune exception10. C’est ce soin (certains l’appellent le care), prendre soin de soi et des autres, par l’étude de son corps et de son esprit, par un travail du quotidien, qui me semble le plus précieux, et, nous le verrons, confère donc une dimension finalement thérapeutique.
Cette étude du corps et de l’esprit, avec la douleur et la souffrance comme objet d’étude, soulève un paradoxe.
La douleur est une expérience hautement subjective. Parler de sa douleur et la communiquer à un tiers est un exercice des plus difficiles. Elle illustre une fois de plus le grand malentendu fondamental, cette impossibilité de rentrer dans la tête de l’autre, d’être sûr de pouvoir se comprendre, partager son expérience, son ressenti.
Et, en même temps, tout le monde expérimente la douleur. Elle semble, malgré tout, partagée. Les sciences modernes l’objectivent avec des protocoles (l’expérience de la douleur peut être exprimée et auto-évaluée sur des échelles d’intensité), des traitements sont proposés, leur efficacité évaluée ; le yoga Iyengar propose une méthode, des manières de pratiquer selon telle ou telle douleur…
Bref, il y a là un paradoxe, ou, tout du moins, une tension entre le partageable et l’impartageable. Tel un mentor qui doit aider son mentoré à trouver son propre chemin, le yoga et ses professeurs proposent une·des méthode·s pour traverser la vie de pratiquants dont l’expérience singulière, la solitude et la souffrance leurs sont pourtant inaccessibles.
La suite au prochain numéro !
Notes de bas de page
- De toute évidence, je n’ai pas écrit cette phrase en pensant à l’épice asiatique qui porte son nom par homophonie. Je ne me le permettrais pas de l’écrire. Bien qu’il y aurait beaucoup à dire sur le curry, qui n’est pas une épice, mais un terme un peu générique composé d’un mélange d’herbes et d’épices. Lisez donc mon article comme un plat épicé de curry : un mélange de gai savoir. ↩︎
- Doublé d’un seul anagramme (pour les joueurs) ↩︎
- Par contre, méfiez-vous de moi… ↩︎
- Mon parti pris ici est de ne pas évoquer le sujet des écarteurs d’orteils, bien trop sensible en 2026… ↩︎
- De la team « lentilles » : on y voit plus clair. ↩︎
- Le Yogi Tea, on arrête ou on arrête pas ? Qui, avant d’être régénérateur de que sais-je et purificateur de quoi-qu’est-ce (c’est important d’en parler ici : c’est un travail sur la douleur et la santé…), est avant tout très lucratif. Fondé par un chef spirituel douteux qui semble s’y connaître en capitalisme juteux : l’entreprise du tout mignon sachet de thé qu’on connaît bien, à l’entreprise de sécurité spécialisée dans la protection de sites militaires ou gouvernementaux (comme des centres de détention), le tout uni dans un empire financier. Source (certes un peu datée de 2004, mais cette histoire me suffit pour m’orienter vers des infusions camomille-verveine maison) : New York Times. ↩︎
- J’exagère la situation pour en faire un récit qui se tient, j’espère que vous ne m’en voudrez pas. ↩︎
- Encore, il se méfie encore !? Mais y aurait-il un lien entre ses douleurs et sa propension à se méfier de tout et tout le temps ? ↩︎
- L’aspect thérapeutique est un « produit dérivé », BKS Iyengar, l’arbre du Yoga, p88. ↩︎
- Enfin, si. L’inclusivité a toujours des limites. La première étant que n’importe quel professeur de yoga doit être lui-même formé pour enseigner une pratique adaptée. On peut toujours apprendre tout seul, pratiquer le yoga seul, bien sûr, mais cela paraît encore plus difficile quand on est vulnérable et qu’une aide extérieure, comme un professeur, serait la bienvenue. Faut-il encore que celui-ci soit accessible : géographiquement (proche et qu’il ait de la place et du temps), économiquement (il faut avoir les moyens financiers), etc. Cette précision me semble très importante, car il y a « toujours » une arnaque sous-jacente aux promesses d’inclusivité totale. ↩︎
Auteur : Robin Birgé