Menstruations et inversions ?

La question des inversions pendant les menstruations est l’un des sujets où la tradition du yoga, la médecine ayurvédique, les données de la science moderne et les témoignages actuels de pratiquantes occidentales ne disent pas exactement la même chose.

Ce que l’on apprend en cours de Yoga Iyengar®

Dans la littérature du Yoga Iyengar, ainsi que dans d’autres styles de yoga, les inversions telles que Śīrṣāsana, Sarvāṅgāsana, Adho Mukha Vṛkṣāsana, Piñcha Mayūrāsana, etc. sont déconseillées pendant les règles.

Les arguments avancés sont les suivants :

  • Les menstruations constituent un processus naturel de descente et d’élimination (apāna vāyu).
  • Les inversions inverseraient cette direction naturelle du flux.
  • Elles pourraient perturber l’équilibre hormonal et énergétique.
  • Elles risqueraient d’augmenter certains troubles gynécologiques.

Ces arguments reposent principalement sur la médecine ayurvédique, sur des conceptions traditionnelles de la physiologie menstruelle et sur les observations et expériences accumulées au fil de plusieurs générations d’enseignant·es.

Geeta S. Iyengar, dans sa conférence et son ouvrage de référence The Practice of Women During the Whole Month1, fonde notamment son propos sur la conception ayurvédique selon laquelle le sang menstruel constitue une substance qui doit être éliminée. L’inversion serait donc considérée comme une entrave à ce mouvement naturel d’élimination par la gravité. Il est également supposé que la position tête en bas pourrait entraîner un reflux du sang menstruel vers les trompes de Fallope et la cavité abdominale.

En me penchant sur les recherches actuelles, je n’ai pas trouvé de source scientifique légitime qui déconseille spécifiquement les postures inversées pendant les menstruations chez les personnes en bonne santé. À ce jour, les données scientifiques ne permettent pas d’affirmer que les postures inversées sont contre-indiquées pendant les menstruations chez les personnes qui ne présentent pas de pathologie spécifique.

Par exemple, une revue systématique sur le yoga et les troubles menstruels2 conclut que le yoga peut soulager certains symptômes menstruels, mais souligne surtout l’hétérogénéité des protocoles et le manque de recherches de qualité permettant de tirer des recommandations précises sur les différentes postures. Elle ne recommande pas d’éviter les inversions.

De manière générale, les études portant spécifiquement sur le yoga et les troubles menstruels vont plutôt dans le sens d’un effet bénéfique ou neutre de la pratique, sans démontrer que les inversions seraient dangereuses pendant les règles.

Leur évitement relève principalement de certaines traditions du yoga, notamment de la tradition Iyengar, mais aussi d’autres écoles de yoga3, et de conceptions traditionnelles de la physiologie menstruelle. Cette recommandation traditionnelle ne peut donc pas être présentée comme une contre-indication médicale établie scientifiquement. La plupart des publications scientifiques portent davantage sur les bénéfices de la pratique du yoga que sur les effets de postures particulières pendant les menstruations.

Le reflux menstruel

L’argument le plus fréquent est celui du reflux du sang menstruel vers la cavité abdominale.

Il faut savoir que ce reflux existe effectivement chez de nombreuses femmes, indépendamment de la pratique du yoga.

Certaines théories ont suggéré un lien entre reflux menstruel et apparition de pathologies comme l’endométriose, des lésions, des kystes ovariens, des adhérences ou des réactions inflammatoires chroniques. Cependant :

  • Le reflux menstruel peut survenir naturellement chez certaines femmes.
  • Aucune étude n’a montré que quelques minutes d’inversion augmentaient ce reflux.
  • Aucune étude n’a montré que les inversions favorisaient l’endométriose.

Autrement dit, il s’agit d’une hypothèse qui n’est pas démontrée à la lumière du paradigme de la médecine contemporaine occidentale.

Il faut également prendre en compte que les règles ne sont pas un simple phénomène gravitationnel : pour permettre l’écoulement menstruel, l’utérus se contracte activement.

Ce que l’on sait, c’est que la physiologie menstruelle ne correspond pas à un simple écoulement sanguin continu et passif. Le débit sanguin endométrial varie au cours du temps et ces variations sont associées à l’activité contractile du myomètre. Une étude menée chez dix femmes a notamment montré des variations spontanées du débit sanguin synchronisées avec des contractions utérines nettement délimitées, particulièrement marquées au début des menstruations4.

Ces données permettent de comprendre que le saignement menstruel est un processus physiologique dynamique. Elles ne permettent cependant pas de conclure qu’une inversion corporelle ferait « remonter » le sang menstruel ou empêcherait son évacuation.

Il a également été observé que des femmes continuent à avoir leurs menstruations lors de vols spatiaux, malgré l’absence de gravité terrestre. Cet argument est parfois cité pour montrer que le flux menstruel ne dépend pas uniquement de la gravité5. Les données disponibles restent toutefois limitées et ne permettent pas de tirer de conclusion définitive sur le rôle précis de la gravité dans l’écoulement menstruel.

D’un point de vue expérientiel, sur le terrain :

Concernant la corrélation entre les douleurs et la pratique des inversions, certaines femmes rapportent :

  • davantage de confort ;
  • une sensation de légèreté ;
  • un soulagement du dos.

Alors que d’autres expérimentent :

  • une augmentation des crampes ;
  • des sensations de congestion ;
  • un inconfort général.

Ici encore, les réponses semblent très individuelles.

Les inversions modifient-elles les hormones ?

Aucune preuve solide ne montre qu’une inversion de quelques minutes modifie significativement les hormones menstruelles.

En résumé, les recommandations médicales et empiriques générales sont :

  • pratiquer une activité physique selon son confort ;
  • être à l’écoute de ses besoins et de ses capacités propres ;
  • arrêter en cas de douleur ou de malaise ;
  • adapter l’intensité à son état de fatigue.

En définitive :

La question des inversions pendant les menstruations invite moins à chercher une règle universelle qu’à développer une pratique éclairée, où les savoirs traditionnels, les connaissances scientifiques et l’écoute attentive de son propre corps dialoguent plutôt qu’ils ne s’opposent.

Les règles ne constituent pas un état uniforme : d’un jour à l’autre, d’un cycle à l’autre, d’une femme à l’autre, les besoins du corps peuvent profondément varier.Nous oublions souvent que nous ne sommes pas extérieurs à la nature, mais que nous en faisons bien partie.

Telles les saisons, le corps des femmes (celui des hommes aussi) connaît de nombreuses transformations. Les cycles menstruels peuvent être vus comme des étapes en quatre saisons6, ou encore comme les phases de la lune. Dans le milieu du bien-être, l’expression « avoir ses lunes » est d’ailleurs utilisée pour signifier que l’on a ses règles.

C’est précisément cette diversité que nous explorerons dans un prochain article. Car le cycle menstruel ne se résume pas aux quelques jours de saignement : il est traversé par quatre saisons physiologiques, chacune porteuse de ressources, de vulnérabilités et de besoins spécifiques. J’y explorerai comment la pratique du yoga peut accompagner ces différentes phases, mais aussi comment elle peut devenir un soutien précieux pour les personnes vivant avec un trouble dysphorique prémenstruel (TDPM), en proposant des adaptations respectueuses des fluctuations hormonales, émotionnelles et énergétiques.

Pour ma part, je prends aujourd’hui plaisir à observer ces variations : ces étés qui sont plus ou moins chauds, ces hivers dont la rudesse varie et ces printemps qui ne se ressemblent pas. Il y a du bon et de l’émerveillement à trouver à chaque cycle. J’y vois aussi une certaine leçon d’humilité : notre corps et la nature ont beaucoup à nous apprendre, et le yoga est une voie qui permet d’affiner notre écoute.

  1. The Practice of Women During the Whole Month, Geeta S. Iyengar, imprimé et publié par l’Iyengar Yoga Association (UK), avril 2009. ↩︎
  2. Revue systématique sur le yoga et les troubles menstruels : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28437145/ ↩︎
  3. Cela dit, j’ai également consulté le site de Sivananda Paris. Dans la description des contre-indications de Śīrṣāsana ou Salamba Sarvāṅgāsana, les menstruations ne sont pas mentionnées. ↩︎
  4. Hauksson, Åkerlund & Melin (1988), Uterine blood flow and myometrial activity at menstruation, and the action of vasopressin and a synthetic antagonist, publié dans le British Journal of Obstetrics and Gynaecology. ↩︎
  5. Putcha et al. (2001), Menstrual cycle and reproductive health in space, Journal of Applied Physiology. Les auteurs abordent notamment la question du rôle de la gravité dans l’écoulement menstruel. ↩︎
  6. La littérature sur le cycle féminin fait notamment référence à cette notion dans
    Cycle féminin et contraception naturelle, Audrey Guillemaud, Hachette Pratique, 2021. ↩︎

Auteure : Lydie

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