le yoga Iyengar® et la connaissance de soi

Avant-propos

Rien n’est plus exigeant que de se percevoir tel que l’on est réellement. Le miroir nous renvoie une image, mais ne dit rien de ce qui se joue en nous. Pour cela, il faut un autre type d’observation : une exploration fine, minutieuse, patiente, qui passe par le corps en mouvement (le Yoga-Asana). Dans la tradition du yoga Iyengar®, cette étude est au cœur de la pratique.

La connaissance de soi n’a rien d’évident. Elle est pour chacun un processus qui se déploie chemin faisant, tout au long de la vie, au gré de nos mouvements introspectifs et de nos questionnements – souvent saillants lors de moments difficiles. Nous cherchons du sens à notre vie parce que nous sommes humains. Et chacun de nous aborde cette quête différemment et à des degrés différents.

« D’une salle de danse à une salle de spectacle, il n’y a qu’un pas1 », aujourd’hui, ce pas se fait sur un tapis de yoga : la salle de danse s’est ouverte à la pratique du yoga Iyengar. Cette évidence dont je parle souvent ne s’est pas imposée immédiatement, mais le constat demeure : le corps est un véhicule traversé par le mouvement, quel qu’en soit le langage. Pratiquer le yoga est une continuité profonde du travail du corps du danseur, du regard, et de l’expérience intérieure.

Le mentorat offre un cadre structurant qui stimule la réflexion, encourage les questionnements, par conséquence, il soutient une progression consciente dans la pratique2. Je ne suis pas simplement en train d’étudier le yoga Iyengar : je suis engagée dans une démarche qui me traverse, qui parfois m’ébranle, et qui redessine mes repères. Jean‑Michel Kuhry mon mentor, évoque souvent cette intuition qui nous guide avant même que l’intellect ne comprenne. C’est elle qui m’a menée vers cette voie spécifique du yoga Iyengar, et c’est elle encore qui continue d’ouvrir en moi des espaces insoupçonnés.

Cette démarche peut sembler irrationnelle, mais elle s’accorde pourtant à la dimension philosophique et parfois ésotérique transmise par B.K.S. Iyengar et par celles et ceux qui ont étudié auprès de lui. Dans ce cadre, je découvre que « se connaître » n’est pas une idée abstraite, approximative : c’est un travail quotidien, parfois déroutant, qui demande de l’attention, de la patience, et une humilité certaine.

Chaque séance, chaque posture, chaque ajustement devient une occasion de sentir ce qui se déplace en soi, ce qui résiste, ce qui s’ouvre. C’est à travers ce prisme — celui de l’expérience vécue, de l’apprentissage guidé que je cherche à comprendre ce que signifie réellement « se connaître ».

Le corps comme point d’entrée

Est-il possible de nous contenter d’une pratique de temps en temps si nous voulons avancer sur le chemin du yoga ?

Laban3, célèbre danseur, chorégraphe, pédagogue et théoricien du mouvement, rappelait que mettre son corps en mouvement est déjà une entrée en matière. J’aime cette expression « se mettre en mouvement ». Ainsi advient une dimension de soi. Cependant, lorsque nous pratiquons le yoga, il arrive un moment où l’action dans les asanas prend un autre virage : un tournant où le corps, dans la pratique, devient une invitation à une plus vaste exploration, un seuil qui demande d’aller plus loin.

Le corps est notre premier terrain d’expérience. Chaque posture est un miroir : elle révèle nos peurs, nos rigidités, nos habitudes, nos dispersions. Ce que le mental cache, le corps le montre. Cette démarche est concrète, vivante d’autant que nous sommes invités à le répéter sans cesse.

C’est là que la pratique constante — Abhyāsa4 — prend tout son sens. Et, conscientiser, décanter, structurer ce que l’on observe dans le mouvement devient une traversée nécessaire.

Dans cette continuité, Alan Goode5 nous propose de travailler à partir de quatre principes fondamentaux6, qui permettent de transformer l’expérience corporelle en une étude de soi.

  • Observer sans interpréter
  • Sentir sans se laisser happer
  • Ajuster sans violence
  • Revenir encore et encore

C’est dit-il en entrant dans les postures, en affinant l’alignement, en observant le souffle et les réactions du mental, que l’on commence seulement à défaire ses conditionnements et à clarifier ses mouvements internes.

Citta : le corps et le mental en mouvement

Dans le yoga selon B.K.S. Iyengar, Citta7 désigne trois éléments entrelacés : Buddhi (intellect) qui est la faculté de discernement, Ahamkara (égo) la faculté à travers laquelle la personnalité établit son identité et Manas (mental) qui reçoit les informations des sens cognitifs et réagit à ces informations.

Notre mental est traversé par des pensées, des émotions, des mémoires, de l’imagination et des conditionnements. Il n’est jamais fixe : il fluctue, s’agite. Ce sont ces mouvements qui nous troublent comme des vagues qui empêchent de voir clairement. Ainsi, le travail corporel n’est pas une fin, mais bien un accès. Alan Good, dans la lignée de la famille Iyengar, montre que la pratique permet de voir Citta en mouvement. N’avons-nous pas entendu notre mentor nous le répéter régulièrement – comment une sensation déclenche une émotion ? Comment une difficulté crée une réaction ? Comment notre ego se nourrit d’une réussite et comment l’attention se disperse ou se stabilise ? Et cette vérité éprouvée est avérée.

Sur le tapis de yoga, ces fluctuations deviennent visibles. Elles deviennent un terrain d’étude concret. Nous percevons que ce n’est pas le mental qui est en cause, mais bien l’agitation qui l’envahit. Et selon Patañjali8, le yoga vise à calmer ces fluctuations grâce à deux voies complémentaires :

  • Abhyāsa, la pratique régulière,
  • Vairāgya, le lâcher‑prise.

La transformation commence quand on cesse de pratiquer superficiellement les asanas et qu’on commence à les observer. Peu à peu, nous pouvons développer une lucidité nouvelle. Lorsque la pratique devient un espace d’observation, alors quelque chose se transforme. Nos réactions automatiques diminuent, notre attention se stabilise9.

Cet apaisement permet à Buddhi, l’intelligence discriminante, d’émerger. Ce que B.K.S. Iyengar définit comme viveka10 : la capacité à voir sans déformation, à distinguer ce qui relève de l’ego de ce qui procède d’une intelligence plus profonde11.

Une connaissance de soi qui ouvre à l’autre

Si l’on me demande ce que la pratique ouvre en moi, je dirai qu’elle transforme mon regard. Ce n’est pas toujours facile à dire à quel moment cela se passe. Un matin, peut-être, on se réveille autrement. D’autres raisons peuvent venir d’ailleurs aussi mais c’est bien la pratique qui me questionne sans cesse, qui m’amène à toucher plus clairement mes conditionnements, mes réactions, mes peurs ou mes élans. Je me sens moins enfermée dans mes récits personnels, moins gouvernée par un ego. Cet état intérieur crée un espace nouveau — un espace où je peux me sentir enfin (presque) sans projection, sans défense, sans confusion. Ma relation semble plus juste, plus ouverte, plus sensible aux autres.

Le yoga Iyengar nous propose ainsi un chemin, un chemin où le corps physique est le véhicule qui va permettre d’éclairer le mental, clarifier la conscience, et transformer notre manière d’habiter la vie. Et certainement, de toucher une dimension nouvelle au-delà du corps physique.

« La pratique du yoga nous apprend à vivre pleinement – physiquement et spirituellement-… » nous dit B.K.S. Iyengar12.

Notes de bas de page

  1. Citation de l’autrice ↩︎
  2. Je ne réduis pas l’effet que peut produire la pratique du yoga Iyengar sans l’objectif de l’enseigner. J’exprime juste que l’intensité du mentorat accélère le processus d’approfondissement. ↩︎
  3. Rudolf Laban, réf site du CND, la médiathèque numérique, « Danseur, chorégraphe et chercheur d’origine hongroise, Rudolf Laban (1879-1958) s’intéresse, dès le début du XXe siècle, autant à la création chorégraphique qu’à l’étude du mouvement. Laban oriente ses travaux sur le mouvement autour de deux axes essentiels : – la choreutique, qui étudie les mouvements du corps dans l’espace. Etl’eukinétique qui permet d’explorer les qualités et les dynamiques du geste. » ↩︎
  4. Abhyasa. Dans la philosophie du Yoga Sūtra de Patañjali, il désigne l’effort soutenu et répété pour stabiliser l’esprit, cultiver la présence d’esprit et progresser sur la voie spirituelle sans se laisser perturber ↩︎
  5. Alan Goode est un instructeur ayant étudié auprès de la famille Iyengar depuis plus de 40 ans. C’est une personne ressource par ses travaux de recherche pour soutenir le développement des enseignants. ↩︎
  6. Alan Goode : « Yoga Sadhana, guide for Sadhakas and teachers » Section 1 : The aim of practice. ↩︎
  7. A ce sujet, voir l’article de la revue du sādhaka : Citta, ou comment comprendre le fonctionnement du mental. ↩︎
  8. Abhyasa et Vairagya – pratique et lâcher prise, Yoga Sutra de PatanjaliI 12-I.16. ↩︎
  9. Ref. Alan Goode « Yoga Sadhana, guide for Sadhakas and teachers » Section 1 : The aim of practice. ↩︎
  10. Ref. Gérard Huet, Dictionnaire Héritage du sanscrit, Viveka est un concept utilisé dans la philosophie indienne qui signifie « discernement » ↩︎
  11. La voie de la paix intérieure de B.K.S. IYENGAR, Ed. J’ai Lu ↩︎
  12. La voie de la paix intérieure de B.K.S. IYENGAR, Ed. J’ai Lu ↩︎

Auteure : Yoko Nguyen

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